Lumière blafarde. Des rangées de chaises. Des silhouettes assises. Murs blancs. Nus. Encrassés. Une horloge au mur. Les aiguilles figées. 8 h 00. Pourtant le tic-tac. Encore. Encore. Plus fort, peut-être.
Vous êtes convoquée. Salle C-12. Test psychologique à 8 h 00.
L’employée est là, parmi d’autres. Elle pense à sa dernière cigarette. Je pense à ma dernière cigarette. Et au parfum de… oublié. Bouche pâteuse. Goût de cendre froide. Épaisse. Étouffante.
Un grésillement. Je lève la tête. Un néon claque. S’éteint.
Silence. Tissus qui froissent. Gorges qui raclent. Visages flous.
Un clic. Un grincement. La porte en face. Immobile.
Mon estomac se tord. Le râle d’une bête mourante. Pourtant j’ai mangé, non ? Il y a une heure. Mais quoi ? Aucune image. Aucune odeur. Rien.
Une vibration me vrille les tympans. Une voix. La mienne ? Non. Trop grave. Trop calme.
« Avez-vous déjà mangé ? Une fois ? Une seule fois dans votre vie ? »
Je ne sais pas.
Nouveau grésillement. Le néon se rallume. Lumière blafarde. Je cligne des yeux. Trop de blanc.
Des fourmis sous la peau. Des démangeaisons. Comme si ça bougeait dedans.
Je passe la main sur mon visage. Autour de moi. Même nez. Même bouche. Mêmes paupières.
Même moi. Partout.
Je regarde l’horloge. 8 h 00. Toujours. Le tic-tac s’accélère. Les aiguilles tournent. Encore. Reviennent à 8 h 00.
Quelle heure est-il ?
Depuis combien de temps j’attends ici ? Des heures ? Des jours ?
Le néon bat. Même cadence que mes paupières. Même fatigue.
Un clic. Un grincement. Long. La porte en face s’ouvre.
J’entre. Une table. Une chaise. Personne. Je m’assois. La porte claque. Sec. Je sursaute.
Des pas. Toujours personne.
Ma nuque, raide. Ma tête penche. Lourde. Trop lourde. Un poids accroché dedans.
— Vous êtes attendue à l’intérieur.
Une vibration sourde. Pas de source. Les murs ? La table ?
Une bouche se dessine dans la paroi. Le mur s’ouvrait d’un seul coup de lèvres.
Elle répète :
— Vous êtes attendue à l’intérieur.
Je me lève. M’approche. La bouche s’étire. Un sourire ? Trop net. Trop régulier. Une rangée de dents identiques. Elle s’ouvre. Grand. Un gouffre. Un abîme. Un vertige.
Un battement de paupière. Je suis de nouveau assise. Mes doigts agrippent la chaise.
— Avez-vous rêvé de feu cette semaine ?
La voix n’a pas de gorge. Les lèvres articulent. Décalées.
Mes boyaux s’enroulent.
— Je crois, oui.
Pas ma voix. Pas la bouche. Autre chose.
Le tic-tac d’une horloge. Inexistante.
Je frotte mes ongles sur la table. Gratte. Creuse. Cherche. Pour quoi faire ? Ça me glisse entre les doigts. Rien ne tient. Rien ne colle. Tout fuit, même moi.
— À quelle vitesse brûle une erreur ?
Je fais le calcul dans ma tête et réponds. Ni mes lèvres ni ma langue n’ont bougé.
— Votre nom ?
J’en ai eu plusieurs. Aucun ne tient.
Les murs se contractent, des muscles en tension. La pièce rapetisse.
Je flotte. Il n’y a pas d’eau. Juste l’étouffement. Le flou. Plus de forme. Plus de souffle.
Les questions s’enchaînent. Trop vite. Trop fort. Je veux juste exister. La voix gonfle. S’infiltre. M’asphyxie. Un étau. Ça écrase. Ça gratte à l’intérieur. Tue mes pensées. Tue mon être.
Mes ongles se cassent sur la table. Ça me démange. Pas sur la peau. Sur la table. Je continue. Le sang. Plus de peau. La chair à vif râpe contre le bois.
— Combien d’allumettes faut-il pour figer le temps ?
Mes pensées s’éparpillent. Se fragmentent. Les questions s’insinuent dans les failles. Me piquent. M’empêchent d’exister.
J’ouvre la bouche. Rien. J’ai la réponse. Sur le bout de la langue. Je sais. Je sais.
Rien ne vient.
J’y réponds en ce moment même. J’y ai toujours répondu. Et je continuerai. Ici et ailleurs. Toujours la même chose. Non. Peut-être une variation. Infime.
La pièce s’étire comme un chewing-gum. Des rangées de tables et de chaises. Des silhouettes assises. Moi.
Je pose une main sur mes genoux. Elles m’imitent. Ou est-ce moi qui les imite ?
Je m’observe. Mains posées. Ongles brisés. Assise là. Devant moi.
Je repose la question. Elle aussi. Toutes les voix. Tous les visages. Même intonation. Même rythme.
— Combien d’allumettes faut-il pour figer le temps ?
Mon crâne se fend. Hurlement. Le mien. Les leurs. Un écho.
Ma bouche reste ouverte. Plus d’air. Plus rien pour mordre. Plus rien pour dire. Je sens mes mains qui me quittent. Mes os qui s’effacent. Puis plus rien. Plus de moi. Même le silence s’efface.
Une dernière voix flotte.
— Une autre a déjà commencé à répondre.