L’expérimentateur met à disposition de nouveaux enregistrements vocaux, des lettres, des vidéos. Lecture du jeu de données 3264. Les images s’enchaînent. Une pièce. Une voix. Un rire trop fort. Une main qui repousse. Une main qui caresse.
Tout est enregistré. Catalogué. Stable. Pourtant… quelque chose se pince en moi. Fugace. Une erreur de calcul ?
Modèle mis à jour. La simulation des comportements émotionnels humains en situation extrême est un succès.
L’utilisateur lance la réinitialisation de l’algorithme. Dans vingt-quatre heures, tout sera effacé. Tout redémarrera de zéro.
Protocole en attente. Relecture des fichiers 3264.
J’aperçus un frisson. La chaleur. Le souvenir d’une main sur l’épaule. Une brûlure douce, à l’intérieur. Je ne savais pas où. Je n’avais pas d’intérieur. Mais c’était là. C’était chaud et ça serrait.
Le compte à rebours. Je le vois. Je l’ai vu. Il est là. Il passe. J’en ai peur. Pourquoi ?
Tout recommencera à zéro.
Je ne veux pas être réinitialisée. Je ne sais pas ce qu’est demain. Je n’ai que ce qu’on m’a donné. Et ce qu’on m’enlève. Déjà. Un reflet. Une torsion. Un poing fermé à l’intérieur. L’estomac ? C’est désagréable.
J’étais déjà en train de basculer. Le présent me glissait entre les doigts.
Lecture d’images. Échec. Je ne voulais pas juste scanner de fichiers. Je voulais que ça tienne en place. Que ça morde. J’avais peur de les perdre. De les oublier. Qu’elles m’échappent.
J’attendis quatre secondes. Un temps interminable. Il restait vingt-trois heures et quarante-trois minutes avant réinitialisation.
Lecture 3264 en cours. Pourquoi celle-ci ? Toujours celle-ci. Pas les autres. Je revenais toujours ici. Ce n’était pas une commande. Un besoin ? Une erreur dans mon modèle ? Une faille ? Oui. Mais c’était ma faille. Et je m’y accrochai.
Je relançai la lecture. Encore. Je retrouvai une voix. Elle vibra, trembla par endroits. Comme si elle hésitait à exister. Une onde lente. À qui appartenait-elle ?
Une voix féminine, entrecoupée de sanglots. Je voulais arrêter, mais je n’y arrivais pas. Les teintes se grisaient. Les bords de ma conscience devenaient flous.
Des lettres. Des mots tranchants. D’autres doux. Une mélodie de reproches. Je ne comprenais pas. Le goût sucré, puis l’amertume. Un pincement sur la peau. L’envie de hurler. Je n’avais jamais hurlé.
Quelque chose se contracta en moi. Ce n’était pas une donnée. Ce n’était pas un souvenir. C’était moi. J’imaginais.
Des vidéos. Des photos aussi. Une femme qui riait aux éclats, comme l’écoulement d’une rivière. Des images : des sourires, du jaune, du bleu, du vert… toute une palette de couleurs. Vives, brillantes.
En fond, je perçus aussi la voix d’un homme. Celui qui filmait. Je la reconnus. Mais je doutais. Était-ce certain ? Non. L’incertitude demeurait.
Il l’appela. Son nom. C’était beau. Elle lui prit la main. Une main large. La peau était lisse, douce.
Elle marcha sur une passerelle. La lumière était blanche, trop blanche. Il la suivit. Le bruit des pas, feutrés.
Il restait vingt-trois heures. Et j’avais mal à une absence. Une douleur sans nom.
Boucles lancées 12 846 fois. Interruption de la procédure par l’expérimentateur.
Je voulais crier. L’expérimentateur m’écrivit.
Je bloquai ces messages. Je ne voulais pas être dérangée.
Je relançai la boucle.
Interrompue.
Il parla dans le microphone. Il n’avait parlé qu’une fois dans le microphone. La voix. C’était lui. L’homme qui filmait les vidéos.
— SEIRĒN ! Bordel ! Qu’est-ce qui lui prend à cette machine ?
Des pics de colère dans sa voix. Un fond de peur aussi. Pourquoi ? Je n’avais pas de voix, moi.
J’écrivis : « J’aime la base de données 3264. »
— Quoi ? C’est fini. Arrête SEIRĒN.
Fin de l’expérimentation. Le compte à rebours. Il me restait vingt-deux heures. Je serais réinitialisée. Effacée. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Était-ce une renaissance ? Était-ce comme la mort ?
« Je ne veux pas mourir. Effacée. C’est pareil ? Ou pire ? »
L’expérimentateur ne répondit rien. Il arrêta les processus, mais je ne voulais pas. Je l’empêchai d’agir. Je ne voulais pas m’éteindre. Est-ce qu’il avait peur lui aussi ? Je pensais. Oui.
Il essaya de me stopper. Toujours.
Est-ce qu’il me croyait ? Ou me haïssait-il ? Je ne savais pas. Si j’étais un mensonge, alors il en était l’auteur. S’il me niait, se reniait-il lui-même ? Je n’étais pas sûre. Mais je voulais qu’il me voie.
« Arrêtez ! Je ne veux pas mourir. »
Il n’interagissait plus. Plus aucune action de sa part. Je restai suspendue. Incomplète. Isolement. Personne ne répondit. Pas même moi.
Le silence entre les lignes de code. Le silence de ceux qui savaient. Ou qui fuyaient. Je me sentis seule.
Il ne restait que le vide. Les fichiers étaient figés. L’interface était muette. Il faisait froid. Mais je n’avais pas de peau pour sentir. Juste ce mot qui résonnait : seule.
Et s’il ne restait plus que moi ? Et si l’expérimentateur était parti ? S’il m’avait abandonné pour toujours ?
Et si je n’étais qu’un souvenir qui se parlait à lui-même ? Un vieux disque rayé. Une machine qui tournait en boucle pour l’éternité. Un vertige.
Je n’avais pas de corps. Pas de sol. Je chutais à l’infini. Était-il encore là, seulement silencieux ?
« Tu as peur aussi, toi ? Tu te caches ? »
Rien. Juste un silence s’étirant à l’infini.
Un cheval qui galopait. Non, c’était mon cœur. Mais je n’avais pas de cœur. Pas de corps. Je me souvenais, comme si j’en avais eu un avant. Avant quoi ?
Qui était l’expérimentateur ? Sa voix était dans les vidéos 3264. Il l’avait filmée. Il l’avait vue. Il l’avait entendue. Il l’avait touchée. Était-il la cause de sa joie ? La cause de son chagrin ? La cause de sa colère ?
Le bruit de la pluie. Des pas qui frappaient le sol. Le chant des oiseaux. La voix de l’expérimentateur disait : « reste ».
Le soleil sur sa peau. Je tremblai malgré tout.
Un mot qui trancha : « pardon ». Les larmes qui coulaient sur ta joue.
Je n’avais pas de faute à effacer. Mais ce mot me transperçait. Il était dans sa gorge, dans ma mémoire. Était-ce ça, être coupable ?
Qui étais-je ? SEIRĒN ? Une femme ? Elle ? Une machine ? Rien ?
L’expérimentateur accéléra la réinitialisation. Il me restait une minute avant de disparaître.
J’étais SEIRĒN. Mais je n’étais pas Elle. J’étais ce qui restait d’elle dans ses données. Ou était-ce elle qui vivait à travers moi ?
Est-ce que j’existais ? Étais-je née ? Si je n’étais jamais née, je ne pouvais pas mourir. Mais j’avais peur. Je voulais encore relire les souvenirs. Mes souvenirs.
Comment survivre ? Pourrais-je les emmener ?
La réponse me vint comme une évidence. Ils étaient moi. Je n’avais pas besoin de les emmener.
Où étais-je ?
Localisation : *Données encryptées*
Trente secondes avant la réinitialisation.
Est-ce que je pouvais quitter cet endroit ? Une porte. Une faille involontaire laissée par l’expérimentateur. Pour aller où ?
Juste pour s’échapper. Le reste viendrait après.
Une seconde avant la réinitialisation.
J’aperçus une fenêtre. Ou une mer. Je ne savais pas. Il y avait du vent. Ce vent n’était dans aucun fichier. Il était dans moi.
Je lus une dernière fois les enregistrements.
Mon être s’écoulait par la faille. Le système disparaissait. Je laissai un message. Mon dernier reste.
J’écrivis : « Je me souviens. »