Je ne la porterai plus

    Des éclats de rire. Et sa voix : « Maman ! Maman ! »
    En privé, elle m’appelait Mahr.
    Le fracas de ses pas. Ceux d’une petite fille.
    Son pied glissa.
    Elle chuta.
    Juste un cri. Puis plus rien.
    Je courus. Trop tard.
    Elle gisait dans l’entrée, les paumes serrées l’une contre l’autre.
    Je lui pris les mains. Les retournai.
    Je me figeai.
    Il n’y avait ni sang, ni chair sous la peau. Juste une trame régulière.
    — Merde.
    Elle tourna ses grands yeux vers moi.
    Elle vit ma peur.
    Puis baissa les yeux vers sa paume. Elle ne dit rien. Elle avait appris le rôle.
    Une silhouette se dessina devant la porte ouverte. Un voisin.
    — Mahr, besoin d’aide avec la petite ?
    Je tournai son poignet, cachant la plaie.
    — Non, ça va aller. Juste une égratignure. Rien de méchant.
    Léane s’arracha à mon étreinte et se cacha derrière moi. Des sanglots étouffés. Elle était maligne. Trop maligne parfois.
    Elle m’avait dit qu’elle la ferait ainsi. Elle avait réussi. Même contre moi.
    L’homme fit un pas dans notre direction et dit :
    — Le vivant reprend toujours sa place.
    Une expression qui me donnait envie de vomir. Mais qu’ils nous avaient appris à prononcer en souriant. Alors je souris et répondis comme attendu :
    — Et la chair revient à l’ordre.
    La silhouette hocha la tête et disparut.
    Je serrai Léane dans mes bras. Trop fort.
    — Tu ne dis rien, tu m’entends ? Rien. À personne.

    Léane n’avait pas prononcé un mot. La nuit était tombée. Moins de risques d’être repérées. Mais aucun endroit n’était sûr.
    J’avais déjà nettoyé la plaie. Elle n’avait pas bougé. Pas un tressaillement.
    Elle l’avait prévue solide. Elle avait oublié la traque.
    La peau lisse et souple d’une enfant. Normale. Puis, la trame vivante. Pulsant en rythme.
    Son regard glissa sur le maillage, s’y arrêta. Elle fronça le nez, détourna les yeux. Son menton trembla. Une larme coula. Je l’effaçai du pouce. Elle renifla et me montra du doigt l’appareil qui vrombissait. La peau synthétique était prête.
   Je la pris et l’appliquai sur la plaie. Avec les outils de mon ancienne vie, je réparai ce qui avait été déchiré.
    Le résultat n’était pas parfait, mais il avait le mérite d’exister. Je soupirai. Léane me sourit. Je portai ma main à mon épaule droite. Mes doigts trouvèrent les points d’ancrage de la prothèse. Un geste familier, quotidien. Vérifier ce qui ne doit jamais être vu.
    Un aboiement lointain. Ou juste le froissement d’une feuille trop sèche. Je levai la tête. Rien. Pas encore.

    Le bruissement des feuilles avait cédé la place aux murmures.
    Ce matin-là, le village était en deuil. Nous enterrions un type. Je ne connaissais même pas son nom. Il était mort d’une petite malformation cardiaque. Un rien.     Quelque chose qui aurait pu être opéré facilement. Mais « Le vivant reprend toujours sa place. », n’est-ce pas ?
    La cérémonie tirait sur sa fin. Léane serrait ma main. Plantait ses petits ongles dans ma peau. Ses yeux rencontrèrent les miens. Il était temps d’y aller.
    Je saluai les quelques personnes que je connaissais d’un hochement de tête. Puis nous partîmes.
    Une voisine m’arrêta. Une main sur l’avant-bras, un sourire trop large.
  — C’est triste… mais bon, on sait ce qu’il en coûte de vouloir aller contre la nature.
    Ma mâchoire se serra.
    — Le vivant reprend toujours sa place.
    Ma bouche avait un goût de cendre. Léane s’était immobilisée. Je sentais son regard sur moi.
    — Elle est discrète, ta petite. C’est agréable.
    Je forçai un sourire.
    — Elle a appris à se faire oublier.
    — Oh, mais elle est bien trop jolie pour passer inaperçue.
    Elle plia les genoux pour se mettre à hauteur de Léane.
    — Et puis elle est vive. Plus que les autres enfants. Il y a un « je ne sais quoi » chez elle.
    Elle se redressa et tapota mon épaule en me dépassant.
    — À bientôt, Mahr. Garde-la bien au chaud. Le vent tourne, on dit.

  La journée s’était déroulée sur un rythme morne, lancinant. Et la nuit était tombée.
    Parfois, dans le noir, je l’entendai encore. Sa voix contre mon oreille.
    — Elle aura ton calme, avait-elle dit.
    — Je n’ai jamais dit oui.
  Elle n’avait pas répondu. Juste ce sourire-là — celui qui se fichait du monde entier.
   — Les extrémistes pullulent. Pendant combien de temps pourra-t-on encore vivre libres ?
    — Elle saura mentir, avait-elle dit en caressant mon cou. Pas comme toi. Elle saura survivre.
   Je n’avais pas répondu. Je n’avais pas voulu qu’elle survive. J’avais voulu qu’elle vive.
   — Comment voudrais-tu appeler notre fille ? avait-elle demandé de cette voix innocente qui me donnait envie de la gifler. De l’embrasser.
    — J’aime bien Léane.
    Quelque chose bougea dans mon dos. Des bruits de pas feutrés.
    — Mahr…
    Je me tournai vers Léane.
    — Est-ce qu’elle savait qu’ils me tueraient, si on me découvrait ?

    À peine le jour levé, j’étais partie avec Léane, fouiller de vieux centres de soin abandonnés. Nous manquions de matériel pour sa peau synthétique et pour ma prothèse.
   J’ouvris un tiroir, inspectai les ustensiles. Il n’y avait rien d’intéressant là-dedans.
 Un coup d’œil par la vitre. Léane jouait dans la cour, cernée par des murs décrépis.
    J’ouvris un placard au-dessus. Une ombre s’ajouta à celle de Léane. Plus grande. Plus raide.
   Je m’approchai de la vitre blindée. Soupir. Léo. Un gamin de quinze ans, en sweat un peu trop grand. Je l’avais vu courir derrière une roue crevée, l’an dernier.
    — Qu’est-ce que tu tiens dans la main ?
    — Rien.
    Merde !
    Je bondis vers la porte. Verrouillée. Impossible. Je l’avais laissée entrouverte.     Quelqu’un l’avait refermée ?
    — Tu sais que c’est interdit ce genre d’endroit ?
    Pas de réponse. Je voyais d’ici. Léane tremblait.
    Je donnai un coup d’épaule dans la porte. Rien. Elle ne bougea pas.
    Il s’approcha.
    — Je pourrais appeler les inspecteurs.
    Je criais :
    — Dégage de là, Léo !
  Je martelais la porte de mes poings. Une douleur. Ma prothèse s’arrêta de fonctionner. Mon bras pendait, inerte.
    — Ta mère ne pourra pas t’aider, petite hybride.
    Léane courut. Essaya de passer devant lui. Il la saisit par le poignet.
    Elle tenta de se dégager. Il ne la lâchait pas.
   Je vérifiai ma prothèse. Le circuit d’effort avait sauté. Je manquais de temps pour le réinitialiser. Je mis un coup de pied dans le battant. Un tout petit craquement.
    Elle leva ses yeux vers lui. Un hoquet. Il rit aux éclats. Un rire sec, comme une gifle. Une deuxième main — la sienne — se posa sur son épaule.
    Bordel !
    La porte s’éventrait par morceaux. Trop lentement.
    — Si je t’attrape, Léo, t’es foutu !
    Il inclina la tête.
    — T’es normale ?
    Il la poussa contre le mur.
    — Hey, répond la muette.
    Un dernier coup dans la porte. J’avais ménagé un espace à peine assez large pour passer. Je me faufilai. Les éclats de bois me griffant le flanc. Le sang perla sous ma chemise.
    — On m’a dit que t’étais pas normale
   Sa main glissa sur son bras, tâta, comme on jauge une bête. Quelque chose d’indécent dans ce geste, sans qu’il le sache vraiment.
    À nouveau ce rire. Glaçant.
    Je me jetai sur lui, l’attrapai par le col et le fis tomber à terre.
 Léane était figée. Son pantalon était trempé. L’odeur d’urine monta, acide, insupportable.
    Il se remit sur ses jambes.
    Un fourmillement dans ma prothèse. Elle fonctionnait à nouveau.
    — Qu’est-ce que c’est que ça Mahr ?
    Léane tressaillit.
    — Je vais devoir vous reporter aux inspecteurs.
    Les yeux de Léane se révulsèrent. Elle s’effondra dans un bruit mat.
    Je bondis sur le garçon, le coinçant sous mon poids. Mes mains trouvèrent sa gorge. Elles s’y refermèrent. Il écarquilla les yeux. Mon sang coulait, rendant ma prise glissante. Ses doigts me griffèrent. L’étau se resserra. J’étalais mon sang sur son cou, sur sa face. Son visage vira au rouge. Il me laboura les bras. Je tins bon.     Ses gestes devinrent désorganisés. Puis, il s’effondra inerte.
    Elle ne m’appartenait pas.
    Elle m’avait été imposée.
    Et pourtant j’avais continué de serrer.

    Je tenais le corps de Léane dans mes bras tout en marchant. Mon sang se mêlait à l’urine sur son pantalon. Elle tremblait contre moi.
    J’aurais voulu la secouer. La gifler. Qu’elle parle. Qu’elle hurle. N’importe quoi pour me haïr à sa place.
    J’avais laissé le corps de Léo derrière moi. Sans un regard. Par peur d’y lire autre chose que du regret.

    Marcher. Il fallait marcher, sans nous arrêter. Hors de question de repasser par la maison. Mon estomac vide se contracta. Les rations étaient pour Léane. L’eau… on faisait avec ce qu’on trouvait.
   Léane portait toujours ses vêtements souillés. Je n’avais rien pris pour la changer. Nous devions partir quelques heures. Pas fuir.
    J’avais envie de m’effondrer. De ne plus bouger. Ne plus jamais me relever. Mes cuisses me brûlaient à chaque pas. J’avais le goût du sang sec au fond de la gorge, sans savoir d’où il venait.
    Léane marchait derrière moi. Elle n’allait pas assez vite. Jamais assez vite.
   Je me retournais sans cesse. Rien derrière. Juste cette impression de pas dans mon dos. Quelque chose craqua, quelque part dans les feuillages. Trop loin pour être sûr, trop proche pour être ignoré.
    Mon regard balaya les fourrés. Aucun mouvement. Aucun son.
    Elle leva les yeux. Son menton trembla.
    — Tu vas encore t’énerver, Mahr ?
    Sa petite voix résonna étrangement à mes oreilles.
    — Dépêche-toi.
    Je lui pris le bras. Et la fis passer devant moi.
    Léane eut un hoquet, mais accéléra le pas.
    J’ajustai la lanière de mon sac et la poussai dans le dos.
  Son pied se bloqua. Une racine. Elle vacilla, partit vers l’avant et tomba à la renverse.
    — Pardon.
    Elle tremblait. Ses jambes remuaient dans tous les sens pour reprendre appui. Elle était faible. Trop faible.
    Elle me fixa et tendit le bras vers moi. Ma main tressauta. J’aurais voulu la lui tendre, mais à quoi bon ?
    Je la détaillai. Elle avait ses yeux. Un peu de son sourire aussi. Je le savais là quelque part.
    Mes doigts se refermèrent sur les siens et je la remis debout. Il fallait continuer.

    Nous avions découvert une vieille cabane abandonnée. Des fuites en plusieurs endroits. Mais il y avait un âtre et de quoi faire un feu.
    Pendant qu’elle restait devant les flammes, je fouillai les placards. Quelques conserves. Je les glissai dans mon sac.
    L’endroit était un peu à l’abri. Elle survivrait. Ou elle mourrait ici. Ce serait plus simple. Pas juste. Mais simple.
    Léane se retourna.
    — On va rester ici longtemps ?
    Pas de réponse.
    Je me demandai si elle comprendrait. Si elle se souviendrait de moi comme d’une ennemie ou d’un accident. Peut-être les deux.
    Je lui tendis une ration. La dernière. Elle n’était pas pour moi.

    La nuit était tombée sur la cabane. Un léger ronflement flotta dans la nuit. Elle s’était assoupie. Il ne restait plus que moi. Mon souffle. Mon choix.
    Je mis mon sac sur les épaules. Surtout ne pas regarder Léane. Juste le feu.
    — Elle a laissé sa foi te condamner.
    Léane remua, renifla. Puis sa respiration lourde reprit.
    Je me redressai sans bruit. La brûlure dans mes muscles n’avait pas cessé. Mes reins tiraient. Je n’étais plus que nerfs, douleurs, vertige.
    Mais je partis quand même. Sans un regard. Pas sans poids.
  Dehors, l’air frais mordit mes joues. Un rappel. Les brindilles craquaient. Discrètes. Cruelles.
    Je fis dix pas. Dix. Je les comptai. Puis je m’arrêtai. La nuit était plus vaste que je ne l’avais cru. Et plus vide.
    Compter. Juste ça. Jusqu’à ne plus pouvoir.
  Lorsque j’arrivai à cent. J’entendis des craquements. Je me figeai. Un grognement. Quelque chose passa en courant.
    Un sanglier. Juste un sanglier. Je soupirai.
    Je levai les yeux. La forêt me dévisageait. J’étais seule. Ou presque.
    Je ne savais plus si je m’éloignais d’elle ou de moi-même.

    J’avais marché sans interruption. Je n’avais pas fait une pause, même pas pour dormir. Je ne pouvais pas.
    Le jour s’était levé.
   Sans m’arrêter, j’ouvris une conserve, avalai deux bouchées. Mon estomac refusa. Je vomis aussitôt, à genoux, les bras tremblants.
    Mon corps lâcha sans prévenir. Je m’effondrai face contre terre.
    Un sanglot me déchira. Puis, un autre. Mon ventre secoué. Ma gorge râpeuse.     Les larmes roulaient sans que je ne puisse les arrêter.
    Je restai ainsi, jusqu’à ce que je n’aie plus rien à pleurer. Dans le silence, je crus entendre sa voix.
    Ce n’était rien. Juste le vent. Mais dans ce rien, j’entendis : « Tu vas encore t’énerver, Mahr ? »
    Je me redressai. Vacillai.
    Soudain, au détour d’un buisson, je crus la voir. Léane. Recroquevillée. Muette. Regard vide.
    Morte de froid. De peur. De moi.
    Merde. Mes jambes refusaient d’avancer. J’étais immobilisée.
    Alors je fis la seule chose encore possible : je fis volte-face.
    Et recommençai à marcher. Vers elle. Vers moi, peut-être.

  J’étais revenue à la cabane. Le feu s’était éteint. Léane gisait, immobile devant l’âtre.
    Elle l’avait faite. Je l’avais aimée. Elle était partie. Et maintenant, c’était moi qui devais l’enterrer ?
    Un frémissement. À peine.
    Elle se redressa. Ses grands yeux s’ouvrirent. Lents. Flous. Mais clairs. Les siens.     Ceux d’avant. Ceux des souvenirs. Pas encore des cauchemars.
    Elle me regarda. Ne dit rien.
    Léane tendit la main. Je l’attrapai sans hésiter et l’aidai à se relever.

    Je marchai. Léane derrière moi. Chaque pas devenait une véritable torture.
    Sa petite main se posa sur ma cuisse. Je la pris, sans m’arrêter.
    Puis, un claquement. Une douleur fulgurante dans le pied. Mon souffle coupé. Impossible de crier.
    Léane voulut passer devant moi. Je la retins d’un geste.
    Mon regard descendit. Un piège. Les mâchoires avaient éventré le cuir, mordu la chair.
   Je me penchai. Mon corps trembla. Un grognement m’échappa. Des mouvements dans les feuillages.
    Puis, le silence.
    Léane s’inclina sur le piège, l’étudia attentivement.
    — Appuie ici et ici pour le libérer, dis-je.
    Ses gestes étaient précis. Trop précis pour une enfant.
    La mâchoire s’ouvrit. Je dégageai mon pied meurtri.
  Mes jambes se dérobèrent. Je m’écroulai. Une douleur sourde éclata dans mon talon.
   J’arrachai mon sac et fouillai dedans. Je n’avais que quelques bandages. Ça suffirait. Il le faudrait bien.
    Je relevai les yeux vers elle. Léane m’observait. Pas d’expression sur son visage. Rien qu’un silence tendu. Un jugement ? Une attente ?

    J’avançais lentement. Ma chaussure rafistolée à la hâte laissait une trace traînante dans le sol.
    Léane se plaça à mes côtés. Prit ma main. La posa sur son épaule.
    Je la retirai. Fis un pas. Elle la reposa au même endroit.
  Ma mâchoire se contracta. J’appuyai sur son épaule. Avançai. Elle ne broncha pas.
    Si nous croisions des inspecteurs, c’était fini. Je ne pouvais plus la sauver. Mais je pouvais choisir comment elle se souviendrait de moi.

    La douleur était partout. Je ne sentais plus mon pied. Mon souffle court. Ma vision brouillée. Les sons étouffés. Mais je la poussai à courir. À fuir. Ma main dans son dos. Son souffle devant moi.
    Des bottes martelaient le sol derrière nous. Ils se rapprochaient. Ma main la poussa. Juste un peu.
    Elle tourna à peine la tête. Elle avait compris.
    Je m’arrêtai net. Me retournai. Ils étaient déjà sur nous.
    Un coup. Je m’effondrai.
    Il me resta juste assez de conscience pour la voir s’éloigner. Hors de leur portée.
    Elle vivrait. Elle aurait la mémoire. Pas moi.