Il paraît qu’on revoit sa vie au moment de mourir. C’est vrai. J’ai vu une série fade. Longue. Trop longue. Suffisamment pour rater plein de choses.
Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas souffert. J’aurais préféré. Au moins, j’aurais senti quelque chose d’intense. Même à la toute fin.
Ma vie n’a pas été désagréable, juste molle. J’ai fait ce qu’on m’a dit. Des choix raisonnables, pour ne pas déranger. Rester sage, lisse. Prisonnière d’une norme qui ne mord jamais.
Une vie toute tracée, comme sur des rails. Une femme invisible.
On m’a toujours décrite comme fiable et réfléchie. Traduction : sans relief, sans nerf.
Ou alors comme douce et attentionnée. Autrement dit : barbante, rasoir.
Ou encore méthodique et précautionneuse. Personne ne disait « lâche ». Mais tout le monde le pensait.
Voici les éloges funèbres qu’on me portera. Je ne les souhaite pas clémentes.
J’ai vécu dans un appartement silencieux. Même le parquet ne grinçait pas. Je crois que ça m’allait. Je marchais sans bruit, même seule. C’était devenu un réflexe.
On ne m’a jamais coupé la parole. Il suffisait d’attendre. Je me taisais toute seule.
J’ai eu des réussites. Des trophées en plastique.
Je suis restée au bord de tant de gestes. À un souffle. Une seconde. Une phrase.
J’ai failli dire non. Juste failli.
J’ai écrit des lettres. Des mots tranchants. Des mots qui ébranlent. Et puis je les ai effacés. J’aurais dû les envoyer.
Il y a eu cette femme dans un train. J’aurais pu lui parler. Je me suis tue. J’ai même souri.
J’ai déjà aimé. Oui. Vraiment. Aucune des personnes concernées ne le sait. Je n’ai pas osé. Je me suis contentée d’être choisie. Pas désirée. Juste… adéquate.
Je n’ai jamais crié. Surtout pas au lit. On m’a touchée avec tendresse. Et ça m’a suffi.
Je n’ai pas connu de vertige. Cet instant où tout bascule, je l’ai entendu de la bouche d’autres, mais je ne l’ai jamais vécu.
J’ai confondu la fatigue avec la paix. Le renoncement avec la sagesse.
Je me suis étiolée lentement, sans m’en rendre compte. J’ai glissé vers le confort, les compromis. Sans réaliser. Je crois bien que c’est ça le pire. Je me suis éteinte dans cette existence morne sans le voir.
Toi aussi, tu la vis peut-être, cette mort déguisée en confort.
C’est trop tard pour moi. Mais pas pour toi. Ma voix s’éteint. J’espère que la tienne crie encore.
Ne me regrette pas. J’étais déjà morte bien avant.