Ma bague heurta le pied du verre posé sur le rebord de la balustrade de la terrasse. Un tintement sec. Une musique lente s’échappait de la porte-fenêtre ouverte, mêlée aux rumeurs étouffées de la ville.
Je bus une gorgée. Le vin avait quelque chose de rond, presque lourd sur la langue.
Lorsque je relevai les yeux, elle me regardait déjà. Pas vraiment avec insistance. Plutôt avec cette attente discrète que j’avais appris à reconnaître chez elle.
Un filet d’air frais nocturne glissa sur sa peau. Elle ne tressaillit même pas.
Je lui souris. Elle me répondit aussitôt. J’aimais cette seconde précise. Celle où son visage se détendait quand elle comprenait que tout allait bien.
Je reposai mon verre et laissai mes doigts glisser le long de sa joue, jusqu’à sa nuque. Un contact doux. Je sentis un tressaillement chez elle.
Ma main quitta la chaleur délicate de sa peau. J’appuyai les deux avant-bras sur la rambarde. Elle baissa les yeux et se racla la gorge.
— Tu aimes le vin ?
Elle suspendit légèrement sa respiration avant ma réponse.
Je laissai le moment exister, puis je hochai simplement la tête.
Ses yeux cherchèrent à accrocher les miens. Un léger sourire flotta sur ses lèvres.
— J’ai hésité avant de prendre celui-là.
Elle accompagna sa phrase d’un mouvement vif de la main. Le reflet du vin vacilla dans son verre.
J’observai la ville en contrebas quelques instants.
Puis mon regard glissa jusqu’à elle. Elle avait gardé la main levée quelques secondes après son geste.
Je lui souris doucement.
— Tu fais toujours attention à ce genre de détails.
Je la sentis se relâcher instantanément.
J’aimais cette sensation.
Quelques jours plus tard, je l’observais entre les verres et les lumières chaudes du restaurant. J’aimais particulièrement la voir avec d’autres personnes.
J’étais assise face à elle. Elle répondait trop vite aux questions, passait d’un sujet à l’autre sans finir ses phrases. Son verre manqua de basculer lorsqu’elle éclata d’un rire trop fort.
Une de ses amies s’essuya la bouche du revers de la main.
— Tu te souviens, Nora, de nos vacances à Marseille ?
Nora se recula sur la banquette. Le cuir grinça. Le vin commençait à lisser ses hésitations.
— Oui, c’était mémorable.
L’autre, les épaules serrées dans une robe noire, ajouta :
— Tu avais disparu pendant toute une nuit, on s’était inquiétés.
— J’avais rencontré quelqu’un…
Elle baissa brièvement les yeux.
— Enfin, j’étais surtout incapable de dire non à quoi que ce soit à l’époque.
La première poursuivit :
— Tu étais surtout incapable de rester en place, oui.
Un rire s’échappa dans la gorge de Nora, léger. Son regard vint me chercher au milieu de sa phrase.
Je le soutins quelques secondes avant de lui sourire doucement.
Elle se réinstalla contre la banquette.
Ses amies lâchèrent un petit rire. Puis l’une d’elles demanda :
— Attends… depuis quand tu bois du rouge ?
Un instant de silence.
— Avant, tu disais toujours que ça avait un goût de métal.
Nora ouvrit la bouche, la referma. Ses yeux descendirent jusqu’à son assiette. Elle resta immobile quelques secondes avant de répondre.
— J’imagine qu’on change.
Les sourcils de l’amie se froncèrent.
— C’est bizarre quand même.
Ma bague tinta contre le pied du verre.
Nora tressaillit et but une gorgée. Son regard revint à moi comme toujours. Elle déglutit.
De retour du restaurant, la porte de notre appartement claqua dans mon dos. Nora enleva ses chaussures. J’ouvris la porte-fenêtre pour laisser entrer un peu d’air. Elle frissonna.
Elle s’assit sur le canapé, sourcils froncés :
— C’est bizarre, ce qu’elles ont dit quand même, non ?
Je vins m’installer à côté d’elle. Un grincement. Sans un mot, j’écartai une mèche de cheveux. Elle lâcha un soupir et demanda :
— Tu crois vraiment que j’étais comme ça avant ?
Je plaçai la mèche derrière son oreille.
— Je crois surtout que tu fais plus attention à toi maintenant.
Un tressaillement. Puis elle s’avachit un peu dans le canapé. Glissa vers moi et posa sa tête sur mon épaule.
— C’est vrai que le vin rouge me dégoûtait avant.
Un silence s’étira. Son souffle glissait lentement contre mon cou.
— Maintenant, je trouve ça presque rassurant.
Une semaine après le restaurant, nous marchions en ville avec Nora. Le soleil martelait les pavés.
Elle sortit son téléphone de sa poche. Il vibrait dans sa main. Je vis le nom d’une de ses amies affiché.
Elle relut le message sans répondre tout de suite.
— C’est les filles. C’est pour prévoir notre week-end.
Son doigt flotta au-dessus de l’écran.
— Ça fait plus de huit ans qu’on fait ça tous les ans, mais je ne sais pas…
Mon bras frôla le sien. Sa peau était fraîche.
— Je ne sais pas pourquoi ça me fatigue maintenant.
Elle passa une main contre sa nuque avant de ranger son téléphone.
Je tournai la tête vers elle.
— Tu n’es pas obligée.
Elle tapa sur son téléphone.
— Je n’en ai pas très envie, finalement.
Elle glissa sa main dans la mienne.
— Je préférerais passer du temps avec toi.
Je resserrai légèrement mes doigts autour des siens. Juste assez pour sentir son relâchement répondre au mien.
Les jours suivants avaient eu la douceur régulière des habitudes qui s’installent.
Le moteur faisait vibrer le volant sous mes mains. Nora, à côté de moi, sortit son téléphone.
— Un message vocal des filles. Ça te dérange si je l’écoute avec le haut-parleur ?
Je gardai les yeux sur la route.
La voix de son amie remplit doucement l’habitacle.
— Hey… je voulais juste te dire que ça m’a fait bizarre pour le week-end.
Un souffle.
— Je sais pas trop comment expliquer ça, mais… j’ai l’impression qu’on te voit de moins en moins.
Un silence.
— J’ai l’impression de te perdre.
Je garai la voiture sans rien dire. Nora n’avait pas bougé. Regard fixé sur son téléphone. Elle verrouilla l’écran. Elle prit une respiration incomplète.
— Tu crois qu’elle a raison ?
J’enlevai ma ceinture et me tournai vers elle.
— Je crois surtout qu’elles ont du mal à accepter que tu changes.
Elle prit une grande inspiration, souffla.
— Avec toi, tout paraît plus simple.
Nora se pencha vers moi.
— Avant, j’avais toujours l’impression de devoir devenir quelqu’un d’autre selon les personnes.
Ses lèvres trouvèrent les miennes. Son hésitation se dissipa contre ma bouche.
En rentrant, Nora partit se changer dans notre chambre. Elle revint avec une robe froissée entre les mains. Elle la jeta sur le canapé. Son nez se fronça légèrement.
— Je ne comprends plus pourquoi je la mettais autant.
Mon regard s’attarda sur le tissu.
— Je vais la donner… ou la jeter.
Nora referma ses mains sur le vêtement. Un instant d’hésitation. Puis elle le mit à la poubelle. Et descendit le sac dans la benne à ordure.
Lorsqu’elle remonta, elle pencha la tête sur le côté et me demanda :
— Je suis mieux comme ça, non ?
Je laissai mes doigts glisser contre son poignet.
— Tu sembles plus légère.
La nuit était tombée. Nora dormait contre moi. Son corps était relâché.
J’entendais les gouttes de pluie glisser contre la vitre dans un bruit lent et régulier.
Je cillai. Mes yeux s’étaient habitués à la pénombre.
Mon pouce effleura son menton. Elle gémit — à peine —, et se rendormit aussitôt. Je remontai jusqu’à ses lèvres, sentis sa respiration. Son souffle finit par se caler contre le mien.
Je laissai ma main contre sa gorge quelques secondes. Son souffle ralentit.
Même dans son sommeil, son corps continuait à venir chercher le mien. Dans le noir, débarrassée de ses hésitations, elle semblait légère.
Un calme épais s’étendit lentement dans ma poitrine.
Le lendemain dans l’après-midi, Nora triait des photos sur son ordinateur portable, assise en tailleur sur le canapé.
J’ouvris une bouteille de vin rouge. Le bouchon fit un bruit mat en sortant.
Son doigt s’arrêta sur le pavé tactile. Je ne reconnaissais pas immédiatement la femme sur la photo.
Nora fronça les sourcils.
— C’est moi, je crois… mais je ne sais pas, je n’arrive pas à me reconnaître.
Sans rien dire, je lui servis un verre. Ses doigts se refermèrent doucement dessus. Sa bague tinta contre le pied dans un bruit sec.
Nora porta le verre à ses lèvres avant même de regarder ce qu’il contenait. Puis elle dit :
— Je ne sais plus vraiment comment j’étais avant toi.