Peur Bleue

Les pneus crissèrent. Hurlèrent. Un choc. La ceinture me plaqua sur mon siège. Le métal se tordit. La voiture s’immobilisa.
Rien que de la tôle froissée. Les doigts de mon collègue tremblèrent sur le volant. Alors je lui demandai :
— Elle est de quelle couleur la voiture ?
Il me fixa. Un regard de merlan frit. Ça lui arrivait souvent. Il ouvrit la bouche, la referma.
Je reposai la question en articulant bien :
— La voiture qui nous est rentrée dedans. Elle est de quelle couleur ?
Il cligna des yeux.
— Euh bleue, je crois.
Je hochai la tête et dis :
— C’est bien ce qui me semblait.
— Et toi ça va ? Tu n’as rien ?
— Je ne suis pas blessé, mais je ne saurais pas te dire si je vais bien. Parfois, ça ne colle pas. Comme les pansements.
Il détacha sa ceinture et sortit sans un mot. Je fis de même.
L’autre véhicule. Bleu. Évidemment.
Une voiture de police. Deux agents en sortirent.
L’une d’elles, mon ex. Une surprise. Pas celle qu’on attend dans un Kinder.
Mon collègue bafouilla quelque chose, l’air un peu ahuri. Elle me scruta de ses deux petits yeux. Sourcils froncés.
Alors, je me lançai :
— Je ne pensais pas que tu allais te recycler dans les menottes et les clés perdues.
Mon collègue s’étrangla, me donna un coup de coude.
— Les clés perdues ? Tu te fous de moi ?! rugit-elle. Tu crois que c’est drôle ?
L’autre flic hocha la tête gravement, comme si elle confirmait un outrage d’État.
Depuis le véhicule de police, quelqu’un parla. Appela.
Cela détourna l’attention des deux agents. Mon collègue me murmura :
— Tu la connais ?
— C’est mon ex.
Il souffla. Fort. Et ajouta :
— Je vois.
L’autre agent ouvrit la portière arrière. Et là : mon patron, menotté. La dernière fois que je l’avais vu, il était tout à fait libre.
— Pourquoi avez-vous embarqué mon chef ? demandais-je.
Un nouveau coup de coude de mon collègue.
Mon ex se retourna pendant que l’autre flic s’adressa à mon chef sur un ton pas très commode.
— Tu bosses pour lui ? Ce type s’est fait coffrer pour détournement de fonds, faux et usage de faux. La liste est longue. On l’embarque au poste.
L’autre flic, sans se retourner :
— T’as les clés de ses menottes ?
Mon ex tâtonna à sa ceinture. N’eut pas l’air de trouver ce qu’elle cherchait. Soupira et ouvrit la portière. Elle fouilla, ouvrit la boîte à gants et chercha sous la voiture, comme si une clé pouvait pousser là, entre deux graviers. Puis, elle se leva en grognant.
— Putain !
Puis elle demanda à l’autre agent :
— J’ai dû perdre les clés dans l’accident. Il va falloir attendre d’être au poste.
— On va encore passer pour des blaireaux.
— Ouais…
Mon ex me regarda. Ses sourcils se froncèrent. Mauvais présage.
— C’est pas toi qui avais parlé de clés perdues ?
— Je crois, dis-je en haussant les épaules.
L’autre agent se retourna et lâcha :
— Si, si. Il en avait parlé dans sa remarque de mauvais goût sur les menottes.
J’allais ouvrir la bouche pour protester, lorsque mon collègue siffla un « tais-toi » entre ses dents.
— C’est toi qui as planqué les clés ? me demanda mon Ex.
— Si ça se trouve, il est de mèche avec son patron.
— Et tu faisais quoi pour lui ?
Ses deux petits yeux plissés pointés sur moi.
Mon collègue essaya de parler. Mon ex le fit taire.
— Bah tu sais bien, j’ai toujours été comptable.
Un silence. Puis l’autre flic siffla.
— Et bah trois pour le prix d’un. On passera moins pour des blaireaux au poste.
— Mais je suis juste comptable. Pas criminel.
Mon collègue lâcha :
— J’ai rien à voir là-dedans moi. Je suis commercial !
— Vos gueules, on vous embarque.
Ni une, ni deux, elle nous passa à mon collègue et moi des menottes.

Un trajet dans une voiture inconfortable. Mon patron hurlait qu’il ne se serait jamais associé avec des cons pareils. Mon collègue beuglait des remarques confirmant les dires de mon patron. Et les deux flics criaient : taisez-vous.
Moi j’étais fatigué, alors j’ai piqué un roupillon.
On nous sortit de la voiture. Quelques uniformes posèrent des questions. Puis une cellule. La garde à vue.
— Il m’arrive quand même des trucs bizarres depuis que je suis avec toi.
Je haussai les épaules.
— Bof, c’est mon quotidien ça.
— Qu’est-ce que je disais ? Un aimant à emmerdes.
Un soupir, puis il ajouta :
— Tu crois qu’on est au chômage ?
— On dirait bien, oui.
— Ton ex à l’air de t’en vouloir.
— Elle a toujours été un peu comme ça, avec ses petits yeux, les sourcils bas.
— Ça devait quand même aller à un moment si vous avez été ensemble.
— Probablement.
Un silence. Ce regard de bigorneau au soleil. Sa spécialité.
— Je ne te comprendrais jamais.
Moi non plus.
Il soupira, puis dit :
— Je sens que je vais le regretter, mais comment vous vous êtes séparés ?
Je me grattai la tête, essayant de me remémorer cette époque.
— Ça faisait un petit moment que ça n’allait pas entre nous. Je lui disais qu’avec sa façon de cuisiner, elle risquait de foutre le feu à son appartement. Ça la vexait. Pourtant, je pensais à sa sécurité.
Il secoua la tête comme un chien mouillé. Je poursuivis :
— Et puis bah une fois quand elle conduisait, je lui ai dit « Avec ta conduite, un jour tu finiras dans une voiture de flics. »
Il me fixa, bouche entrouverte. Rien ne sortit.
— Elle a explosé, je n’ai jamais compris pourquoi. Mais bon… elle a encore eu un accident.

Le lendemain, ils nous faisaient signer des papiers pour notre libération. Je vis mon Ex du coin de l’œil. Elle discutait avec sa partenaire.
Le flic en face de moi rigola et lâcha à un autre agent :
— Et tu sais ce que cette fille-là a fait ?
— C’est elle qui a embarqué le mec qui a détourné de l’argent.
— Ouais, mais tu sais. Elle est tellement mauvaise cuisinière qu’elle a mis le feu à son appart. Et encore, c’était juste pour faire cuire des pâtes.
Je sentis le regard de mon collègue sur moi. Il me fixa, cligna des yeux, une fois, deux fois, trois fois. Comme s’il essayait de m’envoyer un code morse avec ses paupières.

Au sortir du commissariat, mon collègue insista — un peu lourdement — pour m’inviter à déjeuner dans une petite brasserie voisine du poste de police. Nous nous assîmes et il me demanda :
— À ton avis, faut prendre du rouge ou du blanc ?
— Rouge, mais seulement si la nappe est tachée.
Il sourit. Hocha la tête.
Un serveur vint prendre nos commandes. Nous choisîmes tous deux la bavette avec deux verres de vin rouge.
Mon collègue ne me parla pas. C’était mieux ainsi. Il n’avait pas arrêté durant la garde à vue.
Le serveur revint avec nos commandes, posa les assiettes ainsi que le premier verre et renversa le deuxième verre sur la table.
— Veuillez m’excuser.
Il disparut en courant dans la cuisine. Revint avec un torchon taché de choses qu’on n’identifie pas. Il tapota la nappe avec le torchon.
— Je n’ai jamais aimé le vin rouge. Ça me fait penser aux taches de sang. Pas pratique sur une nappe blanche. Mais pratique sur une nappe tachée.
— Hein ?
Il sursauta et renversa le deuxième verre sur moi. Des éclats de verre volèrent. Je m’ouvris la main. Du sang chaud coula. Il faisait un bruit de pluie sur un toit en tôle.
Il bégaya des excuses. Se mit à rougir et à trembler.
On me soigna avec des pansements et un bandage.
Une fois fini, je dis au médecin, appelé pour s’occuper de ma blessure — qui semblait d’ailleurs pour une raison inconnue, contrarié :
— Je n’ai jamais aimé les pansements. Ça colle, ça gratte. On devrait inventer des pansements sans colle.
On nous offrit une bouteille pour le désagrément.
Mon collègue souriait. Au moins, il n’avait plus ce regard de bovin. Il avait celui d’un veau heureux.

Nous sortîmes dans la rue, bouteille à la main. Et mon collègue dit :
— J’aimerais bien être riche, mais genre sans effort. Tu vois le genre ?
— Comme marcher sur une pierre qui cache un billet. Mais ça arrive rarement.
Il haussa les épaules. Gigota un peu. Le nez levé vers le ciel. On aurait dit qu’il réfléchissait. Je ne pensais pas que ce genre de choses pouvaient lui arriver.
— Je pensais à un peu plus que ça, genre vraiment riche tu…
Je butai sur un caillou. J’entendis presque le crac de mes orteils dans le choc. Une douleur fulgurante me traversa le pied.
— Merde, ça va ?
Je grommelai :
— Les cailloux ne devraient pas être durs. Ça éviterait des problèmes.
Il souleva la pierre. Un billet de 50 euros. Il éclata de rire, l’empoigna aussitôt de sa grosse main. Un môme devant un sapin de Noël. Un de ceux qui ne partagent pas.

Nous nous retrouvâmes à attendre d’être pris en charge aux urgences.
Une infirmière s’occupa de nous. Mon collègue retrouva son air benêt. Ahuri. Surtout quand l’infirmière était là.
Alors qu’elle s’absentait, il dit :
— Elle doit en voir passer des types comme nous.
— Oui, mais aucun qui saigne façon fontaine de jardin.
Il haussa un sourcil. Sa bouche se crispa. Une sorte de grimace.
Il s’appuya sur une table. La retira aussitôt dans un cri. Je sursautai. Une coupure sur sa main. Une lame de rasoir était restée posée sur la table.
Ça saignait bien, régulier. Rarement vu un sang si discipliné.
L’infirmière vint le soigner. Il lui parlait déjà de vacances, de mer, de soleil. Toujours à sourire, mais là c’était différent. Il semblait moins merlan et plus frit. Le torse tout bombé.

Lorsque nous sortîmes enfin de l’hôpital, mon collègue insista pour me ramener chez moi. Et pour me cuisiner quelque chose. C’était apparemment un spécialiste des pâtes carbonara. J’avais envie qu’il me lâche un peu les baskets.
Dans le taxi, il me demanda :
— Et sinon, tu sais cette histoire de millionnaires ou même soyons fous multimillionnaires, milliardaires… sans lever le petit doigt.
Il radotait. Comme un vieux. Et j’étais vraiment fatigué de ces derniers jours. Alors, j’ai répondu :
— Alain, avec la chance qu’on a, on va finir morts avant demain matin.
Il cessa de sourire. D’un coup.
Je me demandais si j’avais encore du pain sec à la maison. J’aimais bien les biscottes qui craquent sous la dent. Mais elles ramollissaient, quand on les regardait trop longtemps.

Quelques mois plus tard : une innovation médicale. Les pansements sans colle. La pub disait : « Ça ne colle pas, ça ne gratte pas. »


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