Respirer la cendre

    Son stylo grattait sur la feuille. Je regardai par la fenêtre. Mes doigts tapotaient le fauteuil. Un petit crépitement dans les oreilles.
    Il se racla la gorge.
    — Mais ça fait plus de cinq ans que vous n’avez pas exposé.
    Je haussai les épaules.
    — Oui, et alors ?
    — Le public attend, le monde artistique attend, j’attends aussi.
  Les visages. Surtout les regards. Et les bouches, si expressives. Les faux-semblants. Comme ce gamin-là en face de moi.
    — Et alors ?
    — Vous savez que ce sont vos toiles qui m’ont donné envie de faire ce métier.
    — Mes toiles vous ont donné envie de harceler les gens avec vos questions ? J’ai connu mieux comme éloge.
    Il soupira. Tapota son stylo.
   — Vous devez bien avoir quelque chose. Vous avez dû produire en cinq ans. Même un peu.
    — Quelques toiles inachevées.
    — Ah ! Enfin, on touche à quelque chose. Est-ce que je peux les voir ?
    Je lâchai un sourire. Pas de joie.
    — Elles sont à peine commencées.
    — Est-ce que je pourrais au moins voir votre atelier ?
    — Persistant, hein ? dis-je en lui faisant signe de me suivre.
    Ma main se posa sur la poignée, trop familière. Un léger courant d’air lorsque j’ouvris, toujours le même. Je frissonnai. Serrai ma veste autour de mon cou.
    Il n’y avait plus de toiles, mais l’odeur, elle, était restée. Celle de la peinture, incrustée dans les cloisons.
  Mais une autre odeur m’habitait désormais. Plus boisée. Plus âcre. Plus suffocante.
    Le crépitement revint.
    Il fouilla la pièce du regard. Scruta chaque recoin. Il approcha ses doigts de mes pinceaux. Me regarda. Retira sa main, tremblante. Mieux.
    — Vous n’avez vraiment rien produit ?
    — Non.
    Il poussa un soupir. Laissa le silence s’étirer et finit par dire :
    — Bon, je pense que je ne vais pas vous déranger plus longtemps.
    Ses yeux disaient autre chose.
    Je le raccompagnai à la porte, refermai derrière lui. Deux tours de clé. Le silence revint. Et l’odeur, plus forte.

    Mes doigts saisirent le pinceau. Je l’approchai du tableau. La matière huileuse s’écrasa. La toile en but une part. Le reste s’étala sous mon impulsion. Le geste sûr.     Déjà trop sûr. Ma main savait. Elle avançait seule. Elle connaissait le chemin. Pas l’esprit. Jamais l’esprit.
    Mais il revint. Insista. Trouva une accroche. Le geste devint réfléchi, pensé. Il cherchait à séduire. À plier les bouches dans le bon angle.
    Je me reculai pour mieux voir la toile. Un échec. Je le savais. Elle irait rejoindre les autres. Là où elles finissaient toutes.

    Le froissement du journal. Le petit bois piquant sous mes doigts. Je les déposai dans la cheminée. Mon dos s’arrondit. Vertèbres saillantes. J’empilai les bûches, une à une. Je me redressai. M’étirai. Pris la boîte d’allumettes posée à côté. J’en craquai une. Le crépitement doux de la flamme. Ma main se glissa sous le tas de bois. Le journal se recroquevilla, noircit, crissa. Les flammes commencèrent à lécher les bûches. La matière était plus dure. Plus résistante. Le feu insista. Impatient. Un souffle sur les braises. Soutenu. Léger. Elles s’emballèrent, s’élevèrent. Le crépitement s’intensifia. Une odeur âcre, un peu piquante.
    Je me retournai vers la toile couchée, face sur le canapé. Je ne voulais plus la voir.
    Du bout des doigts, je la pinçai. Pas de contact. Pas avec la peinture. J’en avais horreur. Je la soulevai. Et me mis face au feu.
    Je commençai toujours par le bord gauche. Pourquoi ? Je l’ignorais. Mais j’avais toujours fait ainsi.
    Les flammes grignotèrent le cadre et dévorèrent la toile. Je la lâchai dans l’âtre. Le feu s’agita. Progressa. Consuma à son rythme. Selon sa loi.
    La chaleur me mordait le visage. Je contemplai la destruction. Je ne gardais rien.     Rien ne méritait de rester.
    Le feu me rendait juste. Lui seul.

    Je frissonnai. Le froid avait regagné sa place. L’odeur des cendres persistait dans l’air. Elle s’était incrustée dans les vêtements. La suie me collait à la peau.
    La toile avait rejoint les autres. J’essayai de ne pas penser à ce tableau. Aux gestes qui l’avaient construit. Je fermai les yeux. Et si je détruisais le vrai ? Et si la séduction se cachait même dans la cendre ?
    Ma main passa dans mes cheveux. L’odeur du bois brûlé s’en échappa, plus forte. Mes doigts effleurèrent les cendres. Légères. Mes ongles noircirent.
    J’inspirai. Mon esprit voulait plaire. Pas mon corps. Je n’avais pas fait erreur. Mon esprit me trompait sans cesse.
    Je n’arrêterai pas tant qu’il ne se taira pas.

    Le gamin revint. Ou devrais-je dire « journaliste ». « Critique », peut-être — ce mot le ferait sûrement frissonner de plaisir.
    Il s’assit en face de moi. Croisa les jambes. Posa son carnet sur ses genoux. Stylo entre les doigts.
    Ses mains — lisses, sans odeur — n’avaient jamais tenu de pinceau. Ses muscles ne connaissaient pas le geste. Sa peau n’avait jamais senti l’huile de la peinture, ce gras qui assèche.
    Il n’avait connu que le stylo. Et pourtant. Il pensait savoir.
    J’ouvris les hostilités :
    — Je pensais que vous ne vouliez pas me déranger plus longtemps.
    — J’ai du mal à croire que vous ayez arrêté de peindre.
    — Et pourtant, dis-je en écartant les bras.
    — Vous avez une trace de peinture sur vos doigts.
   Son regard s’attarda trop longtemps sur mes mains. Celui d’un intrus. Il cherchait à déchirer la peau pour atteindre ce que je cachais dessous.
  Je baissai les yeux. Mes doigts étaient impeccables. Je les nettoyais toujours consciencieusement.
    — Ah, voilà ! Dans votre regard. Vous aviez cru que je vous avais démasquée. Je le savais, vous produisez encore.
    Petit con.
    Je le fusillai du regard.
    — Sortez de chez moi.
   Je le raccompagnai. La porte claqua. Double tour. Enfin, je respirai. Mais la cendre restait dans l’air.

    Je préparai le feu. Gestes saccadés. Les toiles étaient là, empilées. Je n’avais même pas pris la peine de les retourner. Elles m’écœuraient. Je les ramassai d’un bloc. Les balançai dans le feu.
    Il se fit tout petit. Étouffé. Je pris le soufflet. Les flammes repartirent. J’appuyai encore, jusqu’à ce que le brasier s’embrase.
    Les flammes dévorèrent. La chaleur me claqua au visage. Me mordit les joues. Mes paumes étaient déjà noircies. La sueur coula dans ma nuque. Mon souffle se brisa. Mon cœur battait au rythme du brasier. J’avais l’impression que le feu respirait en moi. Qu’il avalait mes forces avec les toiles.
    Je m’en détournai. Qu’il fasse son œuvre.

    Je me tenais devant la toile immaculée posée sur mon chevalet. Les mains encore noircies. Mon bras, mon poignet, chacun de mes muscles firent le geste. La peinture s’étala. Ça trembla. Un peu. Enfin.
    L’esprit tenta de s’accrocher. Toujours. Mais il ne trouva plus de prises. Aucune.
    Les mouvements se succédèrent. Pas sûrs. Pas contrôlés. Pas maîtrisés.
    Enfin, je me reculai.
    Ce n’était pas la plus belle. Pas la plus juste. Mais elle était mienne. Et vraie.
    La première qui ne mentait pas.