Seconde Morsure

Je rebondis sur mon siège, le bus avait cogné un trou. Je grognai, ouvris un œil. Ma main tâtonna vers mon téléphone. Je vérifiai l’heure : 7 h 30. Merde ! Trop tôt pour être secoué dans tous les sens. Ces dernières années, j’avais pris l’habitude de traîner au lit jusqu’en milieu de journée. Pas besoin de me lever. Ça me manquait déjà !
Je posai le front contre la vitre embuée. Sous mes yeux, la ville défila, éclairée par la lumière sale du matin. La circulation était dense, mais ça roulait. À peu près. Un nouveau nid de poule me secoua. Je soupirai, abandonnant l’idée de finir ma nuit.
Un pote était passé me voir la veille avec une bouteille de Jack et un paquet de beuh. Un mal de tête me faisait regretter cette soirée. À trente balais, j’aurais dû être capable de me retenir, surtout pour un premier jour de boulot. Mais non, il avait fallu que je fasse le con. J’avais le crâne défoncé, et ça collait bien à mon CV de raté.
Une petite vieille assise en face me regarda de travers. Ses yeux glissèrent jusqu’à ma cheville, là où se trouvait mon bracelet électronique. Je tirai sur mon survêt pour le cacher, évitai son expression méprisante, et me levai pour changer de place. J’avais l’habitude, mais chaque fois, c’était comme un coup dans l’estomac.

Je sonnai à un large portail. Une voix crachota par le haut-parleur :
— Oui ? C’est pour une livraison ?
— Non, c’est Yembi Okwangela, je viens pour travailler.
— Ah, c’est vrai ! Je vous ouvre.
Les battants s’écartèrent lentement, révélant une cour impeccable. Mon regard tomba aussitôt sur l’Audi rutilante qui y était garée, puis remonta vers l’immense baraque.
Un homme dans la trentaine en sortit. Il portait un jean, une chemise et marchait pieds nus sur le gravier. Il s’approcha et se présenta :
— Julien Lahaye.
Je sentais mes doigts, moites, poisseux. Je les essuyai sur mon pantalon avant de lui serrer la main.
— Bonjour, monsieur. Yembi.
— Alors comme ça, vous venez de la part de Zahid ?
— Oui, c’est lui qui m’a parlé du boulot.
Comment mon pote connaissait-il un type comme Julien ?
Il tapota sa montre connectée et lança :
— Merde, j’ai un call qui démarre ! Je suis sous l’eau ce matin. Ça te va si on se tutoie ?
Il ne me laissa pas en placer une et m’entraîna dans la maison d’un signe rapide.
— Ce sera plus simple. Je te montre vite fait et je file.
Nous traversâmes un vaste hall silencieux, nos pas résonnant sous un lustre gigantesque, comme dans les manoirs.
— Ça va aller ?
Je hochai la tête. Il n’écoutait déjà plus. Il ouvrit une porte et nous sortîmes dans un jardin. L’odeur d’herbe fraîchement coupée me sauta aux narines. Il y avait même une piscine. Julien pointa un abri à côté.
— Tu trouveras tout ce qu’il te faut là-bas. J’aurai besoin que tu tondes le gazon, que tu tailles les haies et que tu nettoies un peu de la piscine. OK ? Je reviens te voir bientôt.
Julien repartit en courant, me laissant atterrir avec un temps de retard. Ce mec avait forcément pris quelque chose, probablement de la coke. Ça expliquait comment Zahid connaissait un type pareil. Avec une énergie comme la sienne, ça m’aurait bien dépanné ce matin. J’avais la tête à l’envers. Je me massai les tempes. Non, non. Il ne fallait plus que je pense comme ça. Je me tapotai les joues. Allez ! Au boulot !

J’avais travaillé une bonne partie de la matinée dans le jardin. Puis, Julien m’avait demandé de m’occuper du salon.
En nettoyant, ma main heurta une visière reliée à un boîtier noir. Un casque VR ? Non, trop étrange. Je jetai un rapide coup d’œil autour de moi, hésitai une seconde puis haussai les épaules. Après tout, qui ne tente rien n’a rien. Je l’enfilai, seul le mot « Nimi » s’afficha. Dommage…
La porte s’ouvrit dans un claquement et Julien rentra.
— Ça s’est bien passé cette première journée, Yembi ?
Surpris, je reposai vite l’objet sur le meuble, manquant de le l’envoyer valser. Je bafouillai en m’écartant :
— Euh… oui, oui très bien. J’ai juste… je suis tombé sur ce truc. Je savais pas ce que…
— Ah, ça ! C’est notre projet actuel. Un prototype de simulation hyperréaliste. Un peu comme de la réalité virtuelle, mais… avec tes propres souvenirs, tu vois le genre ?
— Oh ! Je vois.
En fait, je n’avais rien capté.
— Enfin bref, je t’en dis pas plus. C’est secret tout ça.
Il me tendit une enveloppe.
— Ta paie du jour. Tu viens demain ?
J’appréciai son épaisseur. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu autant de cash.
— Oui, si ça vous va.
— Bien sûr ! Il y a plein de trucs à faire ici, et franchement, j’ai jamais le temps de m’y coller.

De retour chez moi, je me laissai tomber sur mon lit, me grillai une cigarette et cendrai dans le cadavre de la bouteille de Jack de la veille. Après une journée passée dans un palace, je me sentais encore plus à l’étroit dans mon neuf mètres carré pourri. À cause des murs du foyer en papier mâché, j’entendais mon voisin délirer tout seul. J’allumai la télé pour couvrir ses divagations.
On toqua à la porte. J’écrasai mon mégot et le jetai dans la bouteille avant d’aller ouvrir. Ma nièce, Zainabou, se tenait sur le seuil, menton relevé, sourcils froncés :
— Je t’ai appelé trois fois aujourd’hui. Qu’est-ce que tu fous ?
J’avais oublié mon téléphone en silencieux.
— C’est parce que j’ai taffé.
Elle me lança un regard moqueur.
— Ouais, c’est ça.
— Non, c’est vrai. Un pote m’a trouvé ce job et voilà.
Elle me dévisagea.
— T’es sérieux ?
Je haussai les épaules :
— Ouais.
— Qui a embauché un taulard comme toi ?
— Un riche. T’aurais dû voir ce manoir !
Elle fit la moue :
— Bref, tu me laisses entrer ou quoi ?
Je m’écartai, trébuchant sur un tas de fringues sales :
— Fais comme chez toi.
Zainabou grimaça :
— Beurk, je pourrais pas vivre dans un taudis pareil. La dernière fois que j’ai voulu aller aux toilettes, c’était trop dégueu.
Ça faisait mal, mais elle n’avait pas tort. Elle entra et je refermai la porte.
— Je t’ai déjà dit d’éviter ceux du deuxième, mieux vaut monter au troisième.
Je poussai du pied un carton de pizza vide, m’assis sur une chaise pour lui laisser le bord du lit et baissai le son de la télé.
— Tu sais que tu es mon oncle préféré !
Ça commençait mal.
— Je suis ton seul oncle !
— OK, mais je suis la dernière personne de la famille à t’adorer.
Pas besoin de me rappeler que j’étais la brebis galeuse de la famille. Une vraie petite merde. Il n’y avait plus qu’elle pour me rendre visite.
Je grimaçai, faisant semblant d’encaisser un coup :
— Si t’essayes de me brosser dans le sens du poil, c’est mort. Tes parents savent que t’es là ?
— Ouais.
— OK. Admettons. Et donc ? Accouche.
Elle inspira.
— Je fais une soirée avec des potes. On voulait profiter un peu. Et je me demandais si t’avais pas un petit…
— Stop ! T’as vu ce bracelet ?
Je désignai ma cheville.
— Ça veut dire : pas de conneries ! Je retourne pas au trou, moi ! Et t’as dix-sept ans, putain !
Je me sentais con de lui faire la morale.
— Parce que toi, t’avais pas commencé à mon âge ?
Touché, mais pas coulé. Je rebondis.
— C’est pas la question !
Elle m’adressa un regard de chien battu.
— Non, j’retourne pas en taule.
Zainabou leva les yeux au plafond.
— OK. Je me débrouillerai… T’as une clope ?
— Zainabou ! T’abuses !
— Ils ne vont pas te renvoyer en prison pour une pauvre clope.
— Ton père va me tuer.
— C’est bon, j’ai compris.
Elle fit la moue, déçue.
— Je peux traîner avec toi, au moins ?
— Pas de cigarette, pas d’alcool.
— OK.
— Ni ici ni ailleurs.
Elle me lança un regard défiant.
— Quoi ? Tu peux pas me l’interdire !
— Tu veux devenir comme moi ? Mate un peu où je vis.
Je désignai la pièce d’un geste.
— Je finirai pas comme toi, t’inquiète.
— Et t’en sais quoi ?
Elle releva le menton.
— J’ai de bonnes notes… et je suis plus maligne que toi.
Elle l’était sûrement. À cet instant précis, c’était discutable, mais quand même.
— Ça change rien. Pourquoi t’en veux, alors ?
Le regard de Zainabou se fit fuyant.
— J’sais pas. Parce que c’est cool… Pour pas passer pour la coincée de service dans mon nouveau bahut.
Ses yeux m’évitaient toujours.
— L’école privée ?
Elle hocha la tête.
— Et t’espérais te faire bien voir en ramenant de la beuh.
— Elles en ont déjà. Non, je voulais un truc plus fort.
— Réfléchis deux secondes. T’arrives tout droit de la téci, et tu débarques en leur filant de la came. À ton avis, elles vont penser quoi de toi ? Reste loin de ce genre de merde.
Un silence.
— Mouais. OK, c’est peut-être pas l’idée du siècle.
— Voilà. T’as compris. Enfin !
On continua de discuter une partie de la soirée. Elle me raconta des histoires sur son nouveau lycée. Puis, je la raccompagnai en bas de l’immeuble. Je n’aimais pas qu’elle soit seule. Vu la bande de cassos qui traînait par ici, mieux valait être prudent.

De retour chez Julien, je m’occupai du jardin une partie de la journée. Puis, je nettoyai la maison en fin d’après-midi.
En passant un coup de chiffon sur la table basse du salon, mon regard retomba sur la visière bizarre. Qu’est-ce que Julien avait dit ? Un truc avec des souvenirs. J’avais presque fini. Je jetai un œil pour m’assurer que j’étais seul, puis haussai les épaules. Pourquoi pas, après tout ?
Je mis le casque. Le nom « Nimi » s’afficha. Puis je basculai — ou plongeai, difficile à dire. Je ne savais plus du tout où était passé mon corps.
Mon esprit, lui, était ailleurs. Je me retrouvai d’un coup dans la chambre d’Agbor. Il m’expliquait que son cousin pouvait nous avoir du shit à dealer. Nous étions assis l’un face à l’autre sur des chaises. J’avais vécu cette scène. Tout y était ! Même l’odeur ! Ça puait le renfermé et la vieille chaussette sale. J’entendais aussi la mère d’Agbor cuisiner à côté. C’était quoi ce bordel ! Mon cœur battait à toute vitesse. Je respirai profondément pour tenter de me calmer. C’était donc ça, le truc dont parlait Julien ?
Agbor attendait une réaction de ma part. Mais je m’en foutais, j’observais mon corps. C’était vraiment moi ! Moi à quatorze piges. Je soulevai une jambe. J’avais les guiboles toutes keus ! Une évidence me frappa : je pouvais bouger ! Je me levai d’un bond et sautillai sur place comme un con.
— Hé ! J’te parle, dit Agbor tout en finissant de se rouler un joint.
Qu’est-ce qui se passerait si je répondait l’inverse de ce que j’avais dit à l’époque ?
— Non, non, c’est une mauvaise idée ton truc.
Agbor fronça les sourcils et secoua la tête, me regardant comme si j’avais perdu la boule.
— Mais qu’est-ce que tu baves ? T’étais grave chaud.
— Ouais, mais en t’écoutant, ça me semble pas super.
— T’es chelou aujourd’hui. On en reparle au bahut, tu verras que c’est une putain de bonne idée !
Je continuai de sautiller, incapable de tenir en place.
— Tu me saoules ! Allez, dégage.
Agbor me lança le joint et je l’attrapai au vol par réflexe.
— Goûte-moi ça et tu changeras d’avis, OK ?
Je reposai le pétard sur la chaise :
— Non, ça ira. Ma décision est prise.
— Barre-toi ! On en reparle demain quand t’auras arrêté tes conneries.
Je quittai sa chambre, trépignant d’impatience. La mère d’Agbor me donna quelques gâteaux koki. Je mordis dedans à pleines dents. Délicieux ! Comme dans mes souvenirs et même meilleurs !

Je retrouvai l’ancien appartement où nous habitions, ma mère, mon frère et moi. Maman était là, en chair et en os ! Bien vivante ! C’était impossible. Je savais bien qu’elle ne pouvait pas être ici, pourtant elle l’était. J’avais envie de rire et de pleurer en même temps.
J’enroulai mes bras autour d’elle, inspirant profondément son odeur familière, celle que je croyais avoir oubliée pour toujours.
— Hé… doucement, Yeye, tu me serres trop fort. On dirait que tu ne m’as pas vu depuis des années.
Et c’était vrai, c’était exactement ça ! Elle m’avait tant manqué. Depuis que… non, je préférais ne pas y penser maintenant.
Elle recula, m’observa. Un éclair d’inquiétude sur son visage.
— Tu pleures ? Tout va bien ?
Je m’essuyai les yeux, je chialai comme un gosse. Je voulais lui parler, lui expliquer pourquoi j’étais bouleversé, lui dire combien elle m’avait manqué… mais aucun son ne sortit. Elle m’attira doucement contre elle, et les larmes roulèrent sur mes joues sans fin.

Je ne sus pas combien de temps j’étais resté là-bas, mais soudain, je repris conscience sur le parquet du salon de Julien. J’étais tombé par terre sans même m’en rendre compte. Un mal de tête pulsait à mes tempes. Je me frottai le crâne, un peu étourdi.
Une icône avec une batterie vide clignotait sur la visière. Je l’enlevai et le tapotai. Rien. Non ! Ce n’était pas le moment que ce truc me lâche ! Je me levai pour chercher où le brancher. Je devais trouver un moyen d’y retourner, coûte que coûte.
La porte s’ouvrit soudain, et Julien fit irruption. Mon cœur bondit, et je posai vite le casque sur le canapé, l’air de rien.
— Comment s’est passée ton deuxième jour, Yembi ?
Il semblait n’avoir rien vu. Tant mieux.
— Très bien.
— As-tu des feedbacks à me faire ?
Des feedbacks ? C’était quoi encore ce délire ?
— Euh… non, rien de spécial.
— Super ! Je te dis à demain alors ? fit-il en me tendant une enveloppe.
L’épaisseur était toujours satisfaisante.
— OK ! Merci.

Je tirai sur ma clope, secoué par ce qu’il m’était arrivé. Ce truc… c’était dingue. J’avais revu maman. Vivante. Et pas en rêve.
Je devais y retourner. Demain. À tout prix. Peut-être que le casque marcherait et que je pourrais lui parler. Lui demander pardon. Lui dire que je suis désolé. Que je l’aime. Peut-être que cette fois, je pourrais faire les choses bien.

En arrivant chez Julien, j’enfilai la visière dès que j’en eus l’occasion. Si je me faisais choper, tant pis.
À nouveau, je basculai et me retrouvai dans mon chez-moi d’ado. J’enlaçai toujours ma mère. Tout avait repris là où je l’avais laissé.
Je voulais m’excuser pour tout : mes mensonges, les menottes, les visites au parloir… Mais par où commencer ? Je me contentai de la serrer plus fort.
Je craignais ses questions. Je ne voulais pas gâcher l’instant. Juste rester un peu.
Elle me caressa la joue, puis retourna en cuisine, comme si ce câlin n’avait été qu’un simple moment du quotidien.
J’aidai ma mère à préparer le repas. Elle n’en revenait pas. Elle plaisantait en disant que quelqu’un lui avait remplacé son fils. À l’époque, je l’aurais envoyé chier. Là, je voulais juste que ce moment dure.

Mon frère aîné rentra plus tard du travail. On mangea ensemble comme une vraie famille, comme nous l’avions si rarement fait. Je me surpris à sourire. C’était con, mais j’avais oublié ce que ça faisait, de dîner au calme.
Une fois le repas fini, je l’aidai à débarrasser et à faire la vaisselle. Il me lança un regard en coin, entre surprise et méfiance. On n’avait pas l’habitude de me voir participer sans broncher.

Le ventre plein, l’esprit apaisé, j’allai me coucher. Le lendemain, ce fut sa voix douce qui me tira du sommeil : « Yeye, debout… » Je m’attendais à me réveiller chez Julien. Mais non. Le rêve continuait.
Je retrouvai Agbor au collège. Il me présenta encore son plan, mais je refusai net. Il insista. Je sentis un vieux réflexe me démanger, l’envie de dire oui sans réfléchir. Mais je tins bon. Il lâcha finalement l’affaire.

Les jours passèrent. Puis les semaines. Et bientôt, des mois.
Je n’avais pas vu le changement venir. Tout s’était fait en douceur : les tensions avec ma mère avaient fondu, mon frère me faisait confiance, même mes profs me regardaient autrement. J’avais de nouvelles fréquentations et prenais un autre chemin.
Mais peu à peu, quelque chose me grattait au fond du crâne. Qu’est-ce que je foutais encore là ?
Julien aurait dû me réveiller. Il m’aurait secoué, en râlant, ou débranché ce casque. Un frisson me parcourut. Et s’il ne l’avait pas fait ? S’il ne pouvait pas ?
Je décidai de sortir de là. Il était temps. Je m’attendais à le voir penché sur moi, l’air stressé, prêt à m’engueuler.

Personne. J’étais seul. Et rien n’avait changé de place. Je vérifiai l’heure sur mon téléphone. À peine quarante minutes s’étaient écoulées. C’était pas possible. Je venais de vivre cinq putains de mois là-dedans. Un bruit derrière la porte. Merde ! Je reposai le casque à toute vitesse, chopai le balai au vol. Julien entra dans la seconde qui suivit.
— Tout va bien, Yembi ?
— Très bien.
— Parfait, je vais être sous l’eau aujourd’hui. Tu gères, hein ?
— Oui, t’inquiètes.
Julien referma la porte et repartit à grandes enjambées. Je pourrais passer plus de temps à utiliser le casque. Mais mieux valait travailler un peu, histoire de ne pas se faire remarquer. Je nettoyai donc la maison et m’occupai de l’entretien du jardin jusqu’en début d’après-midi.
Puis, je m’octroyai une petite pause avec la visière. Je repris là où je m’étais arrêté et progressai encore de cinq mois. Tout devenait plus flou. Les souvenirs réels et ceux de la simulation commençaient à se mélanger.

Les jours et les semaines passèrent. Julien restait toujours autant occupé, en « call » du matin au soir.
Ça me laissait le champ libre pour utiliser le casque pendant mes pauses.
Je ne m’étais jamais senti aussi bien. Tout roulait. Ma mère souriait, mon frère me parlait avec respect.
Là-bas, le temps filait autrement. Deux semaines plus tard, j’avais dix-huit ans et passais le bac, dans le même lycée que mon frère, dix ans après lui.
Le jour des résultats, il m’accompagna.
Je m’arrêtai net devant le portail. Les mains moites. La boule au ventre.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? fit-il.
— J’ai le trac.
— T’inquiète. On regarde l’affichage et on repart.
— Et si je me suis planté ?
— Allez, c’est rien. On check, et après tu souffles.
J’inspirai, hochai la tête et avançai vers le panneau.
Il y avait quelques figures connues. Je les saluai, la voix tremblante. Je cherchai mon nom. Mon cœur battait comme un fou.
Je le trouvai. Mention « assez bien ».
Je bondis de joie.

Le temps filait. Après la fac, je décrochai un poste de chimiste. Je retrouvai Aïssatou, celle qui avait été mon amour dans une autre vie. On emménagea ensemble. Quelques années plus tard, je la demandai en mariage.

Je tirai nerveusement sur ma cravate pendant que le maire feuilletait ses papiers. Mon cœur battait trop vite.
Je pivotai : nos familles, nos amis, tous ces regards bienveillants, curieux, un peu intimidants.
Je ne savais pas où me mettre. J’avais envie de partir en courant. Pas parce que je doutais. Mais parce que c’était… trop beau.
Je fis volte-face, mains dans les poches, les yeux rivés au sol. Je triturai à nouveau ma cravate pour m’occuper les doigts.
Un frémissement derrière moi. Des chuchotements. Je me retournai.
Aïssatou venait d’entrer. Elle était sublime. Ses cheveux relevés en chignon laissaient son cou nu, son visage rayonnait. Elle me sourit. Un sourire doux, plein, qui chassait d’un coup tous les doutes.
Je l’avais perdue une fois. Et pourtant, elle était là. Devant moi. Pour de vrai.
Elle s’approcha et m’effleura la joue. J’étais incapable de dire un mot. Les yeux mouillés.
J’avais tout foutu en l’air. Mais cette fois… peut-être que je pouvais faire les choses bien.

Je retirai le casque à contrecœur, secoué par ce que je venais de vivre.
J’avais dépassé le temps habituel. Je le savais.
Mais c’était le mariage. Je n’avais pas pu le repousser à après le week-end. Pas attendre deux jours, pas avec ça dans la tête.

Je rentrai dans ma piaule minable. J’aurais voulu être en sa compagnie. Le contact d’Aïssatou me manquait. J’aurais aimé sentir sa peau contre la mienne. Juste lui tenir la main, ça aurait suffi.
Je pris mon téléphone, hésitai une seconde… puis appuyai sur le bouton d’appel.
Non. C’était stupide. Je raccrochai avant la première sonnerie.
Je me couchai avec l’espoir de rêver d’elle.

En me levant, j’eus un instant l’impression que l’odeur d’Aïssatou flottait sur les coussins. Mais ça ne sentait que le tabac froid. Il était 9 h, la journée s’annonçait longue.
Je me sentais terriblement seul et hésitai à nouveau à la contacter… Tant pis. Je pris mon téléphone et appelai. Il y eut deux sonneries, puis elle décrocha :
— Yembi ? C’est toi ?
Je ne pensais pas que le son de sa voix me ferait tant de bien. Je m’allongeai sur le lit les yeux clos.
— Oui.
— Pourquoi tu m’appelles ?
— Je sais pas. J’arrive plus à dormir… Juste t’écouter.
Elle inspira bruyamment.
— Yembi… Tu te fous de moi ? Je t’ai dit que c’était fini. Je veux plus jamais t’entendre. Jamais !
Un clic. Appel terminé.
Je restai figé. Sa voix résonnait dans ma tête. Et ce « jamais ». Comme une gifle. Comme si tout ce qu’on avait vécu là-bas n’existait pas.
Je balançai le téléphone. Passai les mains sur mon visage. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine.
— Putain… je veux y retourner.
Bam. Bam. Le voisin fou cogna contre le mur.
Je me levai d’un bond et m’époumonai :
— Ta gueule ! Espèce de taré !
Je bouillonnai de rage. J’avais envie de tout casser : la télé, la table basse… Il fallait que je sorte, ou j’allais péter un câble.
Je descendis au supermarché en bas du foyer, pris plusieurs bouteilles de rhum et remontai, sans croiser personne.
Je débouchai la première et avalai de longues gorgées. Une, puis deux. Mon seul objectif : m’éteindre.
Mais même bourré, je ressentais trop. Ce n’était pas ma vie. Pas vraiment. Chez moi, c’était l’appartement avec Aïssatou. Pas cette piaule minable. Pas ce monde sans elle.
Je bus jusqu’à me sentir comateux. Je voulais que ça cesse. Le manque. La honte. Tout.
Puis, enfin, je m’endormis.

Le lundi matin, j’étais à l’arrêt de bus, trépignant d’impatience.
Dès que je me retrouvai seul, je mis la visière et basculai.
La vie de couple se déroula bien mieux que dans mes souvenirs. Après quelques années de mariage, Aïssatou et moi eûmes une fille : Bih. Quand je la tins dans mes bras pour la première fois, je sus que je ne pourrais plus jamais revenir en arrière. Son corps minuscule, son souffle tiède… c’était comme si tout le reste avait enfin un sens.
On acheta l’appartement. Celui où Bih apprendrait à marcher, où l’odeur du riz gras flotterait les dimanches. Celui qu’on appellerait « chez nous ».

Par un bel après-midi d’été, nous nous retrouvâmes en famille pour faire un barbecue dans notre jardin. Je jouai avec Bih et la petite Zainabou, encore en couches, sur la pelouse, jusqu’à ce qu’Aïssatou me demande de l’aide pour préparer le repas. Ma mère prit le relais, bien trop heureuse de passer du temps avec ses petites-filles.
Pendant ce temps, je retournai les côtelettes d’agneau tout en discutant avec mon frère des travaux que nous envisagions de réaliser.
Ma mère la soutenait quand Bih poussa sur ses jambes. Aïssatou lâcha sa salade pour l’encourager. Bih avança un pied, puis l’autre, le regard rivé sur nous. Elle riait aux anges, gloussait de fierté. On éclata tous en applaudissements. Aïssatou avait les larmes aux yeux. Moi aussi, je crois.

Quelques années plus tard, c’était à nouveau un déjeuner en famille, dans le jardin. La disposition n’avait pas changé, ou presque : ma mère se déplaçait désormais avec une canne. Je l’aidai à s’asseoir dans un fauteuil, à l’ombre d’un parasol.
De là, elle pouvait voir Bih et Zainabou — six et douze ans — jouer dans la piscine gonflable.
Je m’essuyai le front. La chaleur était étouffante. Je remarquai que ma mère respirait plus difficilement.
— Tout va bien, maman ?
— Oui, oui. Ne t’inquiète pas pour moi.
Elle toussa.
— Tu préfères rentrer un peu, te mettre au frais ?
— Tu veux te débarrasser de ta vieille mère ? Je suis très bien ici. Je peux voir tout le monde.
En fin d’après-midi, elle tenta de se lever seule, mais tomba. Mon frère et moi l’aidâmes à se relever.
J’appelai les secours. Je ne regrettai pas cette décision : les médecins lui découvrirent des problèmes de cœur, qui se seraient aggravés sans traitement.

Les week-ends étaient toujours aussi longs. Cette fois-ci, Zainabou était venue me rendre visite. Nous étions assis sur le rebord du lit, lorsqu’elle me demanda en faisant la moue :
— Alors, comment ça va ton boulot ? Tu ne m’appelles plus.
— J’ai la tête occupée.
— Et, ça se passe comment ?
— Bien.
— Dis donc, t’es bavard ! Trois semaines sans nouvelles, et c’est tout ce que t’as à raconter ?
Elle claqua les mains sur ses cuisses.
— Ça fait pas si longtemps, Zainabou.
— Si. Trois semaines facile, peut-être plus.
Je soupirai. Plus l’énergie de prétendre. Ce n’était pas ma vie. Pas celle que je voulais.
— Qu’est-ce que t’as ? T’es tout mou, dit-elle en me secouant le bras.
— J’sais pas. Je suis crevé, c’est tout.
— Tu picoles ?
— Juste un peu.
Elle se pencha, fouilla. Quatre bouteilles. Vides. Bien alignées.
— Et ça, c’est quoi ?
— C’est vieux…
— Tu déconnes. Tu vas perdre ton boulot.
Je secouai la tête.
— Tu te souviens quand tu jouai avec Bih ? Vous étiez toutes mignonnes dans la piscine.
Elle me fixa, bouche entrouverte.
— Hein ! Qu’est-ce que tu racontes ?
— Rien, laisse tomber. Rentre chez toi.
— Sérieux, t’es en train de tout gâcher, Yembi.
Elle secoua la tête et quitta la chambre d’un pas rapide. La porte claqua.
Je restai là, incapable de la retenir.

Julien commençait à me trouver « moins dedans ».
Qu’est-ce qu’il croyait ? Que j’allais sauter de joie à l’idée de briquer son manoir ?
Après cette discussion, je le sentis plus vigilant. Il débarquait à l’improviste. Je ne pouvais plus utiliser le casque aussi souvent qu’avant. Les retrouvailles s’espacèrent.
Les semaines s’étiraient. La santé de ma mère se dégradait malgré les traitements. À chaque visite des médecins, je guettais un signe un espoir. Rien.
Le poids devenait trop lourd. Avec mon frère, nous avons finalement décidé de la faire hospitaliser à domicile.

J’étais resté la nuit chez ma mère. Les médecins avaient parlé de quelques jours. J’avais somnolé, mais sa respiration laborieuse m’avait tiré de ma torpeur à plusieurs reprises.
Dans la salle de bain, je me passai de l’eau sur le visage, puis croisai mon reflet dans le miroir. Le temps avait fait son œuvre. Je glissai la main dans mes cheveux poivre et sel. Les premiers étaient apparus l’année dernière.
Trente-sept ans, ici. Mais en vrai ? Trente. À peine. Et pourtant…
Mon frère allait bientôt prendre la relève. Depuis la salle de bain, j’entendis le souffle difficile de ma mère. Je retournai auprès d’elle. Elle dormait. Je m’assis à côté et pris sa main dans la mienne.
Elle eut un sursaut. Un hoquet. Puis plus rien.
Un silence profond. Immobile.
Elle s’était éteinte. Comme ça. D’un souffle.

Je m’arrachai de la simulation. Les larmes coulaient toujours. Mon corps était là, mais mon esprit… ailleurs. Le monde entier semblait s’effondrer autour de moi.
Le soir même, Julien me tendit une enveloppe plus épaisse que d’habitude.
— Il y a plus, dit-il les yeux au sol.
— Pourquoi ?
Il releva la tête, sans me regarder en face.
— Je te donne trois semaines de salaire… parce que je ne peux pas te garder.
— Comment ça ?
— Je veux pas de problèmes. C’est mieux pour toi aussi, tu verras.
— Mais j’ai besoin de ce boulot.
— Justement. C’est pour ça que je te file un peu plus. Je suis sûr que tu trouveras autre chose.
Son regard fuyait toujours.
— Non, tu comprends pas. J’ai besoin de CE boulot.
Il soupira.
— Ça fait un moment que je te sens moins dedans.
La colère monta. Je l’agrippai par la chemise, hors de moi. Personne ne pouvait m’enlever ça. Pas après tout ce que j’avais construit.
Il me repoussa.
— Encore un geste comme ça et j’appelle les flics. Tu sais très bien ce qu’ils feront d’un gars comme toi.
Je tombai à genoux.
— S’il te plaît. Je t’en supplie. Je vais m’y remettre et mieux bosser.
— Il fallait y penser avant.
Il referma le portail.
Je restai là, à sonner, à cogner, à hurler. Mais l’interphone demeurait muet.

Je me sentais perdre pied. J’appelai Zainabou.
Elle arriva environ une heure plus tard. Je l’entendis frapper alors que j’étais affalé sur mon lit, une bouteille à la main.
— C’est ouvert !
Elle poussa la porte et me rejoignit. Sans un mot, elle me prit doucement la bouteille et la posa au sol.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda-t-elle en s’asseyant à côté.
— J’ai perdu mon job.
Sa main se posa sur mon épaule.
— Tu sais pourquoi ?
— Il disait que j’étais « pas assez dedans », je crois.
Elle soupira, se massa les tempes.
— Ils te l’enlèvent quand, ce bracelet ?
— Bientôt.
— Tu trouveras plus facilement après.
Je secouai la tête.
— Non… personne comprend. Ce qu’il me faut, c’est ce boulot. Pas un autre.
— Et qu’est-ce qu’il avait de si spécial, ton taf ?
Je pris une inspiration tremblante.
— Je dois aller à l’enterrement de maman. Et Bih a sa compétition de danse. J’ai promis.
Elle se redressa d’un bond.
— Attends… Quoi ? Grand-mère est morte depuis des années. Et c’est qui, cette Bih ?
Je pressai mon front contre mes paumes.
— Vous comprenez rien. Bih, c’est ma fille. Et ta grand-mère vient de partir. Je lui tenais la main quand elle a…
Elle leva les yeux au plafond.
— Putain, t’es retombé dedans, c’est ça ?
Je lui saisis le bras, désespéré.
— Écoute-moi. J’ai une fille. J’ai une vraie vie, tu piges ? C’est réel !
Elle se dégagea brusquement.
— Arrête… T’es flippant.
Un silence. Dense.
— Mon père avait raison. Tu fous tout en l’air.

Zainabou serrait la main de sa mère. C’était plus facile comme ça.
Son père était là aussi. Il détestait venir dans ce centre qui sentait la javel et le plastique.
Il posa une boîte de koki sur la table — les seuls gâteaux que Yembi acceptait de manger.
Yembi marmonnait dans sa barbe. Impossible de savoir quoi. Un filet de bave lui barrait le menton.
Assis dans son fauteuil roulant, il s’appliquait sur un livre de coloriage. Un lion dans la savane. Tout était recouvert de bleu.
Zainabou sentit ses joues chauffer. L’image de leur dernière dispute lui revint. Le regard blessé qu’il lui avait lancé.
Elle baissa les yeux. Honteuse.

Son premier jour en fac de médecine venait de s’achever.
Elle n’avait cessé de penser à lui — sa main flasque, le lion bleu, ce regard absent. Elle était sortie fière de l’amphi, portée par le tumulte. Fatiguée, mais comblée.
En entrant dans sa chambre, elle vit un paquet sur son lit.
Elle déchira le papier avec empressement. Un Nimi. Celui dont tout le monde parlait.
Il y avait un mot glissé dans la boîte : Félicitations pour ces belles réussites. Avec tout notre amour, tes parents.
Elle le fixa un moment, hésitante. Puis enfila le casque.
Revoir cette scène, c’était tout ce qu’elle voulait. Rejouer ce jour-là.
Celui où elle l’avait laissé.
Celui où elle n’avait rien compris.

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