Il y a des histoires qui tiennent. Elles tiennent parce que rien ne dépasse. Parce que tout semble à sa place. Parce qu’on ne regarde pas trop longtemps. Elles tiennent comme ça. Sans bruit.

Pendant longtemps, ce roman ne s’appelait pas Au bord.

Il s’appelait À contre-jour.

C’était une question de regard. De perception. De ce qui se déforme quand on ne voit pas tout à fait juste. Mais ce n’était pas ça. Ce n’était pas une histoire de regard.
C’était une histoire de chute.

Pas la chute spectaculaire. Pas celle qu’on voit venir. Pas celle qui éclate.
L’autre. Celle qui commence alors que tout tient encore.

Celle qui ne fait pas de bruit. Qui ne casse rien, au début. Qui glisse à peine.

Un déplacement. Une présence un peu trop proche. Un geste qui reste. Un regard qui ne se retire pas. Rien qu’on puisse nommer. Rien qu’on puisse prouver.
Et pourtant, quelque chose a déjà changé.

C’est cet endroit-là qui m’intéresse. Pas le moment où tout s’effondre. Celui juste avant.
Quand tout est encore possible. Quand rien n’a encore eu lieu. Quand tout pourrait rester intact.
Et que ça ne tient déjà plus.

Écrire, pour moi, c’est rester là. Ne pas accélérer. Ne pas expliquer. Ne pas trancher.
Rester dans ce déséquilibre.

C’est refuser la facilité de la chute visible. Refuser de nommer trop tôt. Refuser de rassurer. Laisser le doute s’installer. Laisser le trouble prendre.

Au bord est né de ça.

Pas d’un événement. Pas d’un thème. D’une sensation.
Celle que quelque chose peut basculer sans qu’on sache exactement quand.
Sans qu’on sache exactement pourquoi.

Et que parfois, le plus vertigineux n’est pas la chute.
Mais le moment où elle devient inévitable.

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