Quand j’ai commencé à écrire, je pensais que les émotions devaient être clairement identifiables. Si un personnage avait peur, il fallait que le lecteur sache qu’il avait peur. Si un personnage était triste, il fallait que le lecteur comprenne qu’il était triste. Avec le temps, ma façon d’écrire a changé.
Aujourd’hui, je me méfie un peu des émotions nommées. Pas parce qu’elles sont mauvaises. Parce qu’elles arrivent souvent après.
Dans la vie, nous ne savons pas toujours immédiatement ce que nous ressentons. Nous ressentons d’abord autre chose. Un nœud dans le ventre. Une difficulté à respirer. Une envie de partir. Une phrase qui tourne en boucle. Le corps comprend souvent avant l’esprit. Et les personnages aussi. Quand j’écris, j’essaie de rester au plus près de cet instant.
Je pourrais écrire : « Elle avait peur. »
Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus.
Je préfère écrire :
« Ses mains tremblaient. »
Ou :
« Elle relut la phrase une troisième fois. »
Ou encore :
« Quelque chose avait bougé dans son ventre. »
La peur est pourtant là. Simplement, elle existe avant le mot.
Je crois que cette approche vient aussi de la confiance que j’accorde au lecteur. Je n’ai pas besoin de lui expliquer chaque émotion. Je n’ai pas besoin de lui dire ce qu’il doit ressentir. Je peux lui montrer une faille. Une hésitation. Un geste. Et le laisser traverser le reste lui-même.
C’est probablement ce que j’aime le plus dans la littérature. Ce moment où un texte ne nous raconte pas une émotion. Il nous permet de l’éprouver. Et c’est souvent dans cet espace-là que les personnages deviennent vivants.

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