J’ai fini d’écrire Au Bord. Je pourrais dire que c’est une joie. Ce serait vrai. Mais ce ne serait pas tout à fait suffisant.

Parce que finir un roman, ce n’est pas seulement arriver au bout d’un texte. Ce n’est pas seulement poser le dernier point, fermer le fichier, respirer enfin. C’est aussi accepter que quelque chose s’arrête.

Pendant des mois, Au Bord a été un chantier ouvert. Je suis revenue sur les scènes. J’ai déplacé des phrases. J’ai coupé. J’ai resserré. J’ai repris des détails. J’ai écouté les respirations, les silences, les tensions trop visibles ou pas assez. J’ai cherché le bon rythme. La bonne distance. La bonne netteté. Et puis, à un moment, il faut arrêter.

Pas parce que le texte devient parfait. Un texte n’est probablement jamais parfait.

Mais parce qu’il tient. Parce qu’en continuant, on ne l’améliorerait plus vraiment. On risquerait seulement de déplacer encore des meubles dans une pièce déjà habitée.

Alors j’ai décidé que je ne toucherais plus au texte. Il restera sans doute encore la mise en page. Les fichiers à préparer. Les dossiers d’envoi. Tout ce qui vient après. Mais le roman, lui, est là.

Et c’est une sensation étrange. Je crois que je m’attendais à quelque chose de plus spectaculaire. Une forme d’euphorie très nette. Un soulagement évident. Une grande respiration. Il y a de ça, bien sûr.

Mais il y a aussi autre chose. Une sorte de vide. Comme si une pièce que j’avais habitée longtemps venait de se refermer derrière moi.

Pendant l’écriture, même quand je ne travaillais pas directement dessus, le roman restait quelque part. Il accompagnait les journées. Il occupait un coin de la tête. Une scène à reprendre. Une phrase qui sonnait faux. Un détail à vérifier. Une tension à ajuster.

Et maintenant, il faut apprendre à ne plus y retourner. À ne plus ouvrir le fichier pour « juste vérifier ». À ne plus reprendre une phrase parce qu’elle pourrait être un peu plus nette. À ne plus chercher encore une meilleure version. C’est peut-être cela, finir un roman.

Pas seulement écrire jusqu’au bout. Mais accepter de laisser le texte exister sans nous.

Au Bord a longtemps été un texte en mouvement. Maintenant, il devient autre chose. Un roman terminé. Un objet presque séparé de moi. Et je crois que c’est ce qui me trouble le plus.

Il ne m’appartient plus de la même manière. Bientôt, il faudra l’envoyer. Le faire lire autrement. Le laisser rencontrer des regards qui ne seront plus le mien.

Mais pour l’instant, je reste dans ce moment un peu suspendu. Le texte est fini. Je ne vais plus y toucher. Et je mesure doucement ce que cela veut dire.

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